La question de la succession numérique se pose avec une acuité croissante à l’heure où notre patrimoine se dématérialise. Photos stockées sur le cloud, comptes sur les réseaux sociaux, cryptomonnaies, NFT et autres actifs numériques constituent désormais une part significative de notre héritage. Pourtant, le cadre juridique peine à s’adapter à cette nouvelle réalité. Entre les dispositions du Code civil sur les successions traditionnelles et les conditions générales d’utilisation des plateformes numériques, comment s’assurer que nos données et cryptoactifs seront transmis conformément à nos souhaits? Cette problématique, à la croisée du droit des successions et du droit du numérique, soulève des enjeux patrimoniaux, mémoriels et techniques considérables.
Le statut juridique des données personnelles post-mortem
Le droit français a progressivement reconnu un statut particulier aux données personnelles après le décès. La loi Informatique et Libertés de 1978, modifiée par la loi pour une République numérique de 2016, prévoit désormais des dispositions spécifiques concernant le sort des données d’une personne décédée. L’article 40-1 de cette loi permet à toute personne de définir des directives relatives à la conservation, à l’effacement et à la communication de ses données à caractère personnel après son décès.
Ces directives peuvent être générales ou particulières. Les directives générales concernent l’ensemble des données personnelles et sont enregistrées auprès d’un tiers de confiance numérique certifié par la CNIL. Les directives particulières concernent des traitements spécifiques (comme un compte sur un réseau social) et sont enregistrées directement auprès des responsables de traitement concernés.
En l’absence de directives, les héritiers peuvent exercer certains droits sur les données du défunt, notamment :
- Le droit d’accès aux données, nécessaire au règlement de la succession
- Le droit de demander la clôture des comptes utilisateurs
- Le droit de s’opposer à la poursuite des traitements de données
Il est toutefois à noter que le règlement européen sur la protection des données (RGPD) ne s’applique pas aux données des personnes décédées, comme le précise explicitement son considérant 27. C’est donc bien le droit national qui régit cette question, créant parfois des disparités entre pays européens.
La jurisprudence a progressivement clarifié certains aspects. Dans un arrêt du 20 mars 2018, la Cour de cassation a précisé que les héritiers peuvent avoir accès au contenu des comptes numériques du défunt pour des motifs légitimes, notamment pour rechercher des informations nécessaires à la liquidation de la succession. Toutefois, ce droit n’est pas absolu et doit être mis en balance avec le respect de la vie privée du défunt.
De plus, le Conseil d’État a confirmé dans une décision du 7 juin 2019 que le droit à l’oubli numérique ne s’éteint pas avec le décès et que les héritiers peuvent demander le déréférencement d’informations concernant leur proche décédé, sous certaines conditions.
Les cryptoactifs face au droit successoral traditionnel
Les cryptoactifs représentent un défi majeur pour le droit des successions. Ces actifs numériques, dont les cryptomonnaies (Bitcoin, Ethereum, etc.) sont les plus connues, possèdent des caractéristiques techniques qui les rendent particulièrement problématiques dans un contexte successoral.
Contrairement aux comptes bancaires traditionnels, l’accès aux portefeuilles de cryptomonnaies (wallets) repose sur la détention de clés privées. Sans ces clés, les héritiers ne peuvent accéder aux actifs, même s’ils en sont légalement propriétaires. Le Conseil d’analyse économique estimait en 2022 que près de 20% des bitcoins en circulation seraient définitivement perdus, notamment en raison de décès où les clés n’ont pas été transmises.
Du point de vue juridique, les cryptoactifs sont qualifiés en droit français comme des biens meubles incorporels depuis la loi PACTE de 2019. Ils entrent donc dans l’actif successoral et sont soumis aux règles habituelles de dévolution successorale. Cependant, leur valorisation pose problème du fait de leur forte volatilité, compliquant le calcul des droits de succession.
La fiscalité applicable aux cryptoactifs dans le cadre d’une succession a été précisée par l’administration fiscale dans sa doctrine publiée le 11 février 2020. Les cryptomonnaies doivent être déclarées dans l’actif de succession à leur valeur au jour du décès. Les héritiers doivent ensuite s’acquitter des droits de succession sur cette valeur, même si le cours s’effondre par la suite.
Concernant les NFT (Non-Fungible Tokens), leur nature juridique reste encore plus incertaine. S’agit-il de la propriété de l’œuvre numérique elle-même ou simplement d’un certificat d’authenticité? Le droit d’auteur et le droit de propriété s’y appliquent de manière complexe. Une décision du Tribunal de commerce de Paris du 2 mars 2023 a toutefois reconnu la qualification de bien meuble incorporel à un NFT, ouvrant la voie à leur intégration dans les successions.
Pour sécuriser la transmission de ces actifs, plusieurs solutions émergent :
- Le recours à des coffres-forts numériques permettant de stocker les clés privées
- L’utilisation de smart contracts programmés pour transférer automatiquement les actifs aux héritiers
- La mise en place de portefeuilles multi-signatures nécessitant plusieurs clés pour accéder aux fonds
Les politiques des plateformes numériques face au décès des utilisateurs
Les géants du numérique ont progressivement développé leurs propres politiques concernant les comptes des utilisateurs décédés. Ces dispositions, inscrites dans leurs conditions générales d’utilisation, peuvent parfois entrer en contradiction avec les dispositions légales nationales, créant une forme de pluralisme normatif.
Facebook propose deux options principales : la transformation du compte en « compte de commémoration » ou sa suppression définitive. Le compte commémoratif reste visible mais ne peut plus être modifié, sauf par un « contact légataire » désigné du vivant de l’utilisateur. Ce contact légataire peut publier un message d’adieu, mettre à jour la photo de profil et télécharger une archive du contenu, mais ne peut pas lire les messages privés du défunt.
Google a mis en place un « gestionnaire de compte inactif » qui permet de définir ce qu’il advient des données stockées sur ses services (Gmail, Google Photos, YouTube, etc.) après une période d’inactivité définie. L’utilisateur peut choisir de partager tout ou partie de ses données avec des personnes de confiance ou de supprimer automatiquement son compte.
Apple a introduit en 2021 une fonctionnalité de « contact légataire » permettant de désigner jusqu’à cinq personnes qui pourront accéder aux données stockées dans l’iCloud après le décès. Cette fonction répond aux nombreuses difficultés rencontrées par les familles pour accéder aux photos et autres contenus personnels stockés sur les appareils iOS.
Twitter autorise les proches d’une personne décédée à demander la désactivation du compte en fournissant un certificat de décès, mais ne permet pas l’accès au contenu du compte ni son transfert à un tiers.
Ces politiques soulèvent plusieurs problématiques juridiques :
- La territorialité du droit : ces plateformes appliquent souvent le droit américain, moins protecteur en matière de données personnelles
- La qualification juridique des contenus numériques : s’agit-il de biens transmissibles ou de données personnelles?
- La preuve du décès : les procédures de vérification varient considérablement d’une plateforme à l’autre
Un rapport du Conseil d’État publié en 2022 souligne la nécessité d’harmoniser ces pratiques et recommande l’adoption d’un cadre européen contraignant les plateformes à respecter les directives laissées par les utilisateurs concernant leurs données post-mortem.
En pratique, les familles se heurtent souvent à des procédures longues et complexes. Une étude menée par la Fondation Jean Jaurès en 2021 révèle que 76% des personnes ayant tenté de récupérer des contenus numériques d’un proche décédé ont rencontré des difficultés significatives.
Le cas particulier des réseaux sociaux professionnels
Les réseaux sociaux professionnels comme LinkedIn posent des questions spécifiques, notamment concernant la continuation de l’activité professionnelle et la protection du réseau professionnel constitué par le défunt. Ces plateformes prévoient généralement la suppression du compte sur présentation d’un certificat de décès, sans possibilité de mémorisation.
La planification successorale numérique : anticiper pour mieux transmettre
Face aux défis posés par la succession numérique, l’anticipation devient une nécessité. Plusieurs dispositifs juridiques permettent d’organiser la transmission de son patrimoine numérique.
Le testament numérique constitue un outil central de cette planification. Bien qu’il n’existe pas de forme juridique spécifique à ce type de testament en droit français, il peut prendre la forme d’un testament olographe ou authentique classique, intégrant des dispositions relatives aux actifs numériques. Ce document peut contenir :
- L’inventaire des comptes en ligne et des actifs numériques
- Les identifiants et mots de passe (bien que cette pratique soulève des questions de sécurité)
- Les instructions sur le sort souhaité pour chaque type de contenu
- La désignation d’un « exécuteur testamentaire numérique »
Le recours à un notaire peut s’avérer pertinent pour sécuriser ces dispositions. Depuis la réforme du droit des successions de 2016, les notaires peuvent enregistrer des directives numériques dans le Fichier Central des Dispositions de Dernières Volontés (FCDDV). Certaines études notariales proposent désormais des services spécifiques d’accompagnement à la succession numérique.
Pour les cryptoactifs, des solutions techniques complémentaires existent. Les plateformes d’échange comme Coinbase ou Binance proposent des procédures de succession, mais nécessitent généralement une décision de justice pour débloquer les fonds. Les portefeuilles matériels (hardware wallets) permettent de stocker les clés privées sur un support physique qui peut être transmis, mais pose la question de sa localisation et de son accès par les héritiers.
Des startups spécialisées développent des solutions innovantes, comme :
- Des systèmes de partage de secret (secret sharing) permettant de diviser la clé privée entre plusieurs personnes de confiance
- Des protocoles de succession basés sur la blockchain, qui déclenchent automatiquement le transfert d’actifs après une période d’inactivité vérifiée
- Des services d’horodatage certifiant l’authenticité des directives numériques
La planification successorale numérique doit s’intégrer dans une réflexion plus large sur la transmission patrimoniale. Le mandat à effet posthume, prévu par l’article 812 du Code civil, peut être utilisé pour confier à un tiers la gestion des actifs numériques après le décès. De même, les assurances-vie peuvent désormais intégrer des clauses spécifiques concernant les actifs numériques.
Une approche pragmatique consiste à créer un dossier numérique successoral régulièrement mis à jour, conservé en lieu sûr (chez un notaire ou dans un coffre-fort) et dont l’existence est connue des proches ou du notaire. Ce dossier peut contenir un inventaire des actifs sans les mots de passe, couplé à une solution technique sécurisée pour la transmission de ces derniers.
Vers un cadre juridique adapté aux enjeux de la mort numérique
Le cadre juridique actuel, bien qu’en évolution, reste insuffisant face aux spécificités de la succession numérique. Plusieurs pistes d’amélioration se dessinent, tant au niveau national qu’européen.
La création d’un véritable statut juridique du patrimoine numérique constituerait une avancée majeure. Ce statut permettrait de distinguer clairement :
- Les données à caractère personnel, relevant de la protection de la vie privée
- Les biens numériques ayant une valeur patrimoniale (cryptoactifs, licences, etc.)
- Les contenus créatifs protégés par le droit d’auteur
Le Parlement européen a adopté en 2022 une résolution appelant à l’élaboration d’un cadre juridique commun pour la succession numérique. Cette initiative pourrait aboutir à une directive harmonisant les règles applicables dans l’ensemble des États membres, notamment concernant les obligations des plateformes numériques.
En France, plusieurs propositions législatives ont été formulées ces dernières années. Un rapport parlementaire de 2021 préconise la création d’un registre national des directives numériques, accessible aux notaires et aux plateformes numériques après vérification du décès. Ce registre centraliserait les volontés exprimées par les personnes concernant leurs données et actifs numériques.
La question de l’identité numérique post-mortem mérite une attention particulière. Le développement de l’identité numérique régalienne, prévue par le règlement européen eIDAS 2, pourrait faciliter la preuve du décès auprès des plateformes et la transmission sécurisée des droits d’accès aux héritiers légitimes.
Concernant spécifiquement les cryptoactifs, la mise en place d’un cadre réglementaire adapté est en cours avec le règlement européen MiCA (Markets in Crypto-Assets), qui prévoit des obligations pour les prestataires de services sur actifs numériques, notamment en matière de succession. Ce règlement devrait entrer pleinement en application en 2024.
Des initiatives de normalisation internationale émergent également. L’Organisation Internationale de Normalisation (ISO) travaille sur des standards concernant la gestion des actifs numériques, incluant des aspects liés à leur transmission. Ces normes pourraient servir de référence pour les législateurs et les acteurs du marché.
Au-delà des aspects strictement juridiques, des questions éthiques se posent, notamment concernant la mémoire numérique des défunts. Le développement de l’intelligence artificielle permet désormais de créer des avatars posthumes basés sur les données laissées par une personne. Ces pratiques soulèvent des interrogations sur le droit à l’image et à la dignité post-mortem.
La CNIL a publié en 2023 des recommandations éthiques sur ces questions, appelant à un encadrement strict des usages posthumes des données personnelles, notamment pour les services d’immortalité numérique.
Préparer sa succession numérique : guide pratique pour ne rien oublier
Face à la complexité de la succession numérique, une approche méthodique s’impose pour ne négliger aucun aspect de son patrimoine immatériel. Voici une démarche structurée pour préparer efficacement sa succession numérique.
La première étape consiste à réaliser un inventaire exhaustif de son patrimoine numérique. Cet inventaire doit distinguer plusieurs catégories :
- Les comptes en ligne : réseaux sociaux, messageries, services de streaming, sites marchands
- Les données stockées : documents personnels, photos, vidéos (sur cloud ou supports physiques)
- Les actifs financiers numériques : cryptomonnaies, NFT, portefeuilles électroniques
- Les abonnements et licences : logiciels, contenus numériques, domaines internet
- Les créations intellectuelles : blogs, œuvres publiées en ligne, chaînes YouTube
Pour chaque élément, il convient de noter son emplacement, sa valeur (sentimentale ou financière) et les informations d’accès. Des outils de gestion de mots de passe comme LastPass, 1Password ou Dashlane proposent des fonctionnalités spécifiques pour la transmission en cas de décès.
La deuxième étape consiste à définir ses volontés numériques pour chaque type d’actif. Certaines plateformes permettent de paramétrer directement ces choix :
- Sur Facebook : désigner un contact légataire dans les paramètres de sécurité
- Sur Google : configurer le gestionnaire de compte inactif
- Sur Apple : ajouter des contacts légataires dans les réglages iCloud
Pour les cryptoactifs, plusieurs stratégies sont envisageables :
La méthode du coffre-fort consiste à stocker les clés privées et les phrases de récupération dans un coffre physique ou numérique, avec des instructions claires pour y accéder. Certains services spécialisés comme Vault12 ou TrustVerse proposent des solutions de garde numérique avec transmission programmée.
La technique du partage de secret (schéma de Shamir) permet de diviser une clé privée en plusieurs fragments, nécessitant un nombre minimum de fragments pour reconstituer la clé complète. Cette approche évite de confier l’intégralité de la clé à une seule personne.
L’utilisation de portefeuilles multi-signatures nécessite l’approbation de plusieurs détenteurs de clés pour valider une transaction. Cette configuration peut inclure des héritiers désignés, permettant une transition progressive du contrôle des actifs.
La troisième étape implique de formaliser juridiquement ses volontés numériques :
La rédaction d’un testament numérique, idéalement déposé chez un notaire, permet de donner une force juridique aux directives concernant les actifs numériques. Ce document peut être complété par des directives numériques enregistrées auprès d’un tiers de confiance certifié par la CNIL.
La désignation d’un exécuteur testamentaire numérique – personne de confiance techniquement compétente – peut faciliter grandement la gestion post-mortem des actifs numériques. Son rôle doit être clairement défini dans le testament.
Enfin, il est fondamental d’informer ses proches de l’existence de ces dispositions et de leur localisation, sans nécessairement leur communiquer les contenus sensibles. Une lettre cachetée remise à un proche ou au notaire peut contenir les instructions pour accéder au dossier numérique successoral complet.
Cette préparation doit faire l’objet d’une mise à jour régulière, idéalement annuelle, pour tenir compte de l’évolution du patrimoine numérique et des changements technologiques. Un rappel peut être programmé dans un agenda électronique pour ne pas oublier cette révision périodique.
En définitive, la préparation de sa succession numérique reflète notre rapport aux technologies et à la mémoire. Au-delà des aspects juridiques et techniques, elle nous invite à réfléchir à l’héritage immatériel que nous souhaitons laisser aux générations futures, dans un monde où notre identité s’exprime de plus en plus à travers nos traces numériques.
